jeudi 29 novembre 2012

Les animaux sont-ils intelligents ?

Le Banquet, n°25, 2008/1.
Domaine philosophie - thème science.

Pour Dominique Lestel, philosophe et éthologue, la réponse est évidente : les animaux sont intelligents. Mais pourquoi avons-nous été si longs à le reconnaître ? À l'époque de Darwin, l'homme a eu du mal à accepter sa filiation avec les singes et maintenant il se voit dépossédé de prérogatives qu'il pensait exclusives : il doit partager avec l'animal l'intelligence et la culture ! Pour Descartes (1596-1650) et les cartésiens, l'animal est une machine qui ne présente que les apparences de l'intelligence. Cette conception mécaniste se prolonge au début du XXe siècle avec le béhaviorisme. L'animal est une boîte noire qui répond aveuglément aux stimuli. Les scientifiques s'intéressent plus à l'expérimentation qu'à l'animal et, selon eux, seuls les phénomènes observables et mesurables ont une valeur. L'auteur parle de multiples expériences inutiles et il accuse les béhavioristes de terrorisme intellectuel.

En réaction, l'éthologie objectiviste de Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen (années 1930-1940) s'attache aux comportements des animaux en liberté : leur intelligence est celle de l'espèce. Lorenz décrit l'empreinte filiale qui est la fixation d'un comportement inné durant une période du développement d'un jeune animal, par exemple un caneton ou une jeune oie cendrée suit un objet en mouvement. Le concept est complété par l'empreinte sexuelle et environnementale chez de nombreuses espèces. Un troisième chercheur, Karl von Frisch (ils auront un prix Nobel en 1973), travaille sur les insectes sociaux, dont les abeilles, et il s'oriente vers la notion d'une intelligence collective qui résulte de l'association des intelligences individuelles des membres de la colonie. Dans les années 1950, Pierre Paul Grassé a proposé un modèle cybernétique (ou science des systèmes) et son approche est encore très béhavioriste. Il parle de stygmergie : par exemple un termite dépose de façon aléatoire et sans plan une boulette de terre. Ses congénères font de même et, collectivement, les stupidités individuelles conduisent pourtant à la construction d'une termitière résultante d'une intelligence collective. Edward Wilson recherche les bases biologiques d'un comportement social : c'est la sociobiologie qui a souvent été mal comprise et détournée. Il accorde une place prépondérante aux gènes dans la détermination des comportements, ceci dans un cadre évolutionniste.

Avec Donald Griffin (toujours dans les années 1970), l'éthologie devient cognitive. L'animal acquiert son statut de sujet, capable de traiter une information, de construire des représentations du monde qui l'entoure avant de prendre une décision et il utilise des outils dans la nature. Avec des études sur de très longues durées des primatologues historiques comme Jane Goodall (chimpanzés de Tanzanie), Dian Fossey (gorilles du Rwanda) et Biruté Galdikas (orangs-outangs d'Indonésie), on a compris à quel point l'intelligence des grands singes était complexe ; ils peuvent manipuler un congénère, le tromper, éprouver de l'empathie et ils sont capables de comportements culturels qui ne doivent rien ni à la génétique, ni à l'environnement. Un individu innove (par exemple un chimpanzé « pêche » des termites en se servant d'une brindille) et il transmet une pratique ou une technique aux membres de son groupe qui l'imitent ou apprennent. Devant ces troublantes révélations, que reste-t-il à l'homme ? Le langage est une particularité ; les animaux communiquent, mais ne parlent pas. Le primate non humain fabrique un outil dont il est le seul à se servir. L'homme fabrique et se sert d'outils à plusieurs, c'est une activité hétérotechnique. Cependant des oiseaux fabriquent et occupent des nids à plusieurs. Chaque argument avancé est bel et bien fragilisé.

En conclusion, l'intelligence est partout, « comme les microbes » dit l'auteur, et il faut accepter que certains animaux, de véritables personnalités, soient plus intelligents que d'autres dans une même espèce. Pour les plus inquiets d'entre-nous, allons-nous découvrir que les animaux sont plus intelligents que nous ? La réponse n'est pas encore tranchée, mais d'ores et déjà notre statut humain semble remis en question.

Le Banquet, n°25, 2008/1.
Domaine philosophie - thème science.

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